Fédération française de Cyclotourisme Association Sportive Meudonnaise Site FSGT Site du trophée Ufolep
Les news
Le forum
Le forum : Diagonale Menton-Dunkerque mai 2012

mardi 06 novembre 2012

Diagonale Menton-Dunkerque mai 2012

Auteur: michel giraud
Ci-dessous le compte-rendu de la diagonale Menton-Dunkerque effectuée du 25 mai au 29 mai 2012 avec Christian Guillemaut, cycliste lyonnais, auteur de ce compte rendu.
Une diagonale consiste à relier deux sommets non consécutifs de l'Hexagone national. La date du départ, l'itinéraire et les étapes sont laissés au choix des participants.
Délai de Menton-Dunkerque : 100 heures pour 1 190 km.
Pour en savoir plus sur les diagonales :
http://diagonales.homelinux.net/adf/?page=0&menu=1


Omnibus viis Romam pervenitur
(Tous les chemins mènent à Rome)

C’est au débouché de l’avenue de Verdun qui donne sur celle de la Gare que je m’avance, vélo au pied, dans la direction de Michel agitant ses bras tel un sémaphore pour rejoindre l’Hôtel de Belgique qui nous abritera cette nuit avant d’entreprendre cette nouvelle diagonale. Après que nous ayons remisé nos vélos dans la salle du petit-déjeuner sur l’aimable proposition de l’hôtesse d’accueil compte tenu de l’exigüité de l’entrée et nous soyons installés dans la chambre qui nous a été réservée, nous partons en quête d’un restaurant. Nous portons notre choix sur la brasserie restaurant La Coupole. Bien qu’il soit environ 20h30, la salle est quasiment vide probablement en raison des essais du Grand Prix de Monaco qui va se dérouler dimanche. Grands pourvoyeurs des hydrates de carbone dont nous aurons besoin, spaghetti carbonara ou sauce bolognese s’imposent naturellement en plat principal, suivis d’une mousse au chocolat ou d’une glace, le tout agrémenté d’un petit rosé auquel succède, à titre gracieux, un limoncello, délicieux petit digestif au citron.

25 mai : Menton - Château-Arnoux : 195 km dénivelé 2190 m
Une belle journée s’annonce sur la Côte d’Azur, la bien nommée, qui n’usurpe pas l’appellation que nous a léguée Stephen Liégeard, juriste et écrivain bourguignon, en publiant un livre précisément intitulé La Côte d’Azur en 1888 ; l’auteur dont le nom n’est passé à la postérité que grâce à quelques plaques de rues, notamment à Dijon et à Cannes, a pourtant été récompensé par le Prix de l’Académie Française pour cette oeuvre ; peut-être faut-il y voir la raison pour laquelle l’expression a fait florès.
Nous prenons congé de notre hôtesse qui alterne avec le même bonheur les langues de Dante et de Molière pour nous diriger vers le commissariat de police tout proche. Le découpage des étapes tel qu’il a été prévu par Michel doit nous amener ce soir à Château-Arnoux pour un total inférieur à 200 km, ce qui nous autorise à partir à 9 heures. C’est une bonne distance pour une entrée en matière d’autant que le dénivelé qui s’annonce n’est pas négligeable. Il est 8h45 lorsque nous nous présentons devant l’établissement et tandis que nous stationnons quelque peu à l’extérieur tout en discutant, le préposé, peut-être momentanément désoeuvré et supputant un départ imminent (ou une arrivée), s’avance lui-même vers nous. Il nous indique que, tôt ce matin, un diagonaliste, parti sur Dunkerque-Menton, a conclu en solitaire son parcours après avoir essuyé du mauvais temps. En effet, quelques jours auparavant, une zone orageuse s’est développée sur l’Est de la France et il a dû en subir les effets. Le visa d’usage apposé sur nos carnets de route, nous nous élançons en direction de La Turbie sous un soleil resplendissant. Tandis que nous nous élevons lentement au-dessus du niveau de la mer, nous parviennent par intermittence les rugissements des bolides qui procèdent aux essais sur le circuit aménagé de Monaco. Monaco, ce rocher dont la superficie pourrait être assimilée à celle d’un timbre-poste mais dont la saga a pourtant acquis une dimension planétaire et alimente la chronique mondaine qui se délecte des
extravagances princières sans rapport avec les nobles projets d’un Albert 1er de Monaco, dit « le Prince savant », créateur de l’institut océanographique. Monaco, c’est aussi une production que nous a laissée Jean-François Maurice, l’intemporelle chanson « Monaco, 28 degrés à l’ombre », dont la sensualité invite à une volupté peu compatible avec l’affaire qui nous attend. Il est 10 heures lorsque nous nous présentons à La Turbie. Désormais, vont se succéder descentes et montées jusqu’à rejoindre la vallée du Var aux Moulins. Il était initialement prévu de déposer la carte postale de départ à Aspremont mais craignant une difficulté pour y trouver une boîte aux lettres, c’est le facteur de Tourrette-Levens, occupé à distribuer le courrier, qui s’en chargera avec la meilleure grâce du monde. Ayant gagné la vallée du Var, nous remontons le cours du seul fleuve en France qui ne traverse pas le département éponyme, anomalie ayant pour origine les turbulences administratives du dix-neuvième siècle et plus particulièrement le rattachement du Comté de Nice à la France. Parvenus à Puget-Théniers, nous décidons d’y faire une halte pour nous restaurer et c’est précisément lorsque nous nous apprêtons à nous engager dans le village que nous apercevons une équipe de trois diagonalistes qui fait route vers le Sud. Il s’agit là de Robert Isoard, un sariste qui saisira l’occasion pour nous photographier, accompagné de Jo Barbutti et Roger Arnaud, tous sociétaires du cyclo club gapençais qui achèvent Brest-Menton dite « la diagonale des fous ». Un quatrième élément entrait dans sa composition, qui a dû abandonner à Luc-en-Diois en raison de douleurs cervicales. Après avoir échangé les amabilités d’usage, nous nous dirigeons vers une pizzeria, le café Coste, située au coeur du village où nous prenons place sur une terrasse ombragée. En réalité, c’est le ciel qui devient ombrageux et l’on s’en inquiète auprès du patron qui se veut rassurant en nous indiquant qu’ici, les averses n’excèdent pas vingt minutes. Il est 13h48 lorsque le tampon est apposé sur nos carnets de route, c’est dire si nous sommes dans les délais prévus par Michel et comble de bonheur, le vent nous est favorable. C’est donc avec entrain que nous poursuivons notre chemin pour entrer dans le département des Alpes de Haute-Provence avec la crainte d’essuyer un orage dont les grondements se font entendre sur le Mercantour. En fait, nous ne subirons que des épisodes pluvieux qui nous poursuivront jusqu’à Château-Arnoux, terme de notre première étape. A dire vrai, les nuages qui dissimulent le soleil de ême que la chaussée, mouillée par une succession d’averses heureusement peu intenses, nous prodiguent une fraîcheur plutôt agréable pour franchir les petits cols de Toutes Aures et des Robines qui nous portent à la modeste altitude de 1000 m environ. Au Chaffaut-St-Jurson, alors qu’il reste à peine vingt kilomètres à couvrir, Michel a déniché sur la rive gauche de la Durance une charmante petite route bucolique qui nous distrait pendant quelques kilomètres de la N85. Alors que nous avons rejoint la route Napoléon, Michel me glisse quelques mots en désignant de l’index gauche un point remarquable sur notre bâbord. Je me méprends sur ce qu’il a voulu me dire et j’acquiesce en avisant la noirceur du ciel qui révèle en fait le site géologique remarquable des Pénitents sur la commune des Mées. Une chambre nous attend à la sortie de Château-Arnoux en direction de Sisteron. Il y a possibilité de garer les vélos dans un garage mais nous ne pourrons pas y accéder dès cinq heures, heure à laquelle nous avons prévu de partir. Qu’à cela ne tienne, l’hôtesse d’accueil nous propose de les laisser dans la salle du déjeuner, un geste qui compte pour des diagonalistes. Dans un bar pizzeria mitoyen et pour un prix modique, nous choisissons chacun parmi les différentes tailles possibles, une pizza taille M qui viendra nous reconstituer solidement, le modèle XL dépassant la capacité de nos estomacs. Dehors, une puissante averse tambourine le toit de la terrasse où nous sommes installés et nous apprécions particulièrement de nous trouver à l’abri.

26 mai : Château-Arnoux - Bourg-en-Bresse : 330 km dénivelé 2150 m
Aujourd’hui, nous entrons dans le rythme de l’entreprise en faisant retentir la sonnerie du réveil à 4h30. Nous nous préparons avec empressement pour prendre le départ d’une étape qui, initialement, ne devait compter en fait que 274 km mais s’achèvera selon un scénario qu’aucun d’entre nous deux n’avait prévu et dont nous assumerons conjointement la responsabilité. Un peu de piment nourrit les anecdotes et
agrémente une aventure somme toute assez contrôlée. Après un rapide petit-déjeuner dans une salle à notre seule disposition, nous enfourchons nos montures pour nous diriger sur Sisteron. Nous contournons la masse sombre de la citadelle dont la silhouette se découpe sur le ciel nocturne pour traverser la Durance et poser les roues dans le département des Hautes-Alpes sur une quarantaine de kilomètres seulement. Tracée dans la vallée du Buëch, c’est une route sans difficulté qui s’offre à nous. Nous découvrons dans le jour naissant un ciel rassurant qui semble annoncer une belle journée, une journée qui se révélera en réalité assez chaude, la plus chaude de notre périple, dans l’après-midi. Parvenus à Aspres-sur-Buëch, nous observons une brève halte pour nous désaltérer à la terrasse d’un café sans oublier un détour par la boulangerie avant d’entamer la longue mais douce montée ver le col de la Croix-Haute (km 279). Déterminant la limite entre les Alpes du Sud et celles du Nord, sa modeste altitude de 1176 m et la topographie plutôt favorable ont autorisé la mise en construction de la ligne ferroviaire dite ligne des Alpes sous Napoléon III, reliant Grenoble à Marseille. Il est environ 8h30 lorsque nous reprenons la route et c’est seulement après un quart d’heure de cette lente ascension assimilable à un méchant faux-plat que je perce à l’arrière. Nous allons nous positionner sur le côté gauche de la route qui réserve un espace plus important pour réparer en toute sécurité sur le bas côté. En effet, la circulation est importante en ce début de samedi matin qui précède la Pentecôte où bon nombre de citadins, pour l’essentiel grenoblois, prennent la route du Sud. Tandis que des hordes de motards se succèdent en file indienne dans un bruit assourdissant, penché sur mon pneumatique, j’extrais un minuscule morceau de limaille qui s’est fiché dans la bande de roulement. En matière de crevaison, il est toujours rassurant d’en connaître l’origine à seule fin d’éviter l’angoisse d’un deuxième incident pour la même raison. Je me félicite également d’avoir troqué mon porte-bagages arrière précédent fixé dans sa partie basse grâce au blocage rapide contre un modèle dont la fixation s’effectue simplement au niveau de la tige de selle. J’opère le changement de chambre et nous repartons avec entrain. A quelques kilomètres du sommet, un cycliste local nous rejoint et nous engageons une petite conversation en attendant de nous séparer au col, but de sa sortie. Le prochain pointage est prévu à Clelles Gare (km 396) directement accessible par la D1075 mais nous préférons sans vraie raison aller le chercher à Clelles Village qui se situe en contrebas, ce qui nécessitera de remonter à nouveau pour retrouver la route de Grenoble. A l’écart de l’axe routier que nous venons de quitter, le village n’est pourtant pas épargné par le passage de pétaradants motards en recherche de petites routes plus touristiques. Il est à peine plus de 10h30 lorsque le tampon du bar Meli Melo dans lequel nous nous sommes arrêtés est apposé. En regagnant l’itinéraire dont nous nous sommes écartés, le flanc oriental du Vercors entre dans notre champ de vision. Michel, avisant la dent rocheuse qui se détache du massif, m’indique qu’il s’agit du Mont Aiguille dont la première ascension fut effectuée en 1492. Nous retrouvons à nouveau le flot ininterrompu de véhicules que déverse l’autoroute en provenance de Grenoble sur la D1075, flot qui cessera à l’approche de Monestier-de-Clermont (km 313) où nous bénéficions d’ une tranquillité plus appropriée à notre mode de déplacement. Le terrain favorise notre progression et nous glissons doucement vers Pont-de-Claix (km 339), la porte méridionale de la capitale iséroise. Dans l’agglomération grenobloise, il s’agit d’être attentif pour repérer l’entrée des pistes cyclables dont l’accès est parfois aussi difficile à trouver que le chas d’une aiguille. Bien que tracées en site propre, elles souffrent ici comme ailleurs d’une carence dans les indications nécessaires à un transit serein au détriment de la sécurité. En dépit des efforts déployés dans le cadre d’une politique qui se veut volontariste quant aux modes de déplacements dits alternatifs, le cycliste en demeure le parent pauvre et doit se résoudre à n’être qu’une partie congrue. Michel a mis un soin particulier à préparer l’évitement du noyau urbain en utilisant le plan réalisé par Jean-Philippe Battu et disponible sur le site des Diagonales de France. Tandis que nous nous trouvons à proximité de la rue du Tremblay, un cycliste monté sur un VTT lève notre dernier doute et après quelques circonvolutions, nous nous engageons sur la nouvelle passerelle qui franchit le Drac. Aménagée sur la digue de la rive gauche du Drac puis de l’Isère, la voie verte bien ombragée permet de traverser Grenoble en toute tranquillité. Stimulés par un cycliste dont l’allure est légèrement supérieure à la nôtre, nous effectuons une dizaine de kilomètres en le tenant dans notre ligne de mire. A Voreppe (km 361), juste au pied du col de la Placette, nous reprenons quelques forces à la terrasse du Bar de la Roize où nous nous désaltérons pour faire coulisser la part de pizza
achetée à la boulangerie. S’il n’est pas d’une réelle difficulté, le col de la Placette (km 366) n’en est pas moins un obstacle à franchir et par une température qui ne cesse de grimper en cet après-midi ensoleillé. Longue de cinq kilomètres seulement, l’ascension est cependant exigeante dans sa première moitié avec ses 8.5 %. Je me résous à laisser choir la chaîne sur le triple mais la manoeuvre est contrariée par un mauvais fonctionnement du dérailleur qui m’oblige à descendre de machine tandis que Michel poursuit sa route. Se remettre en selle dans une pente n’est pas toujours simple et je me couche sur le côté droit, déséquilibré, à l’instant où passe un motard dans le sens descendant. Je l’entends pousser une exclamation quand il me voit ainsi désarçonné mais l’incident est bénin et je me relance dans la montée sans enregistrer de dommage matériel. La descente sur Saint-Laurent-du-Pont est la bienvenue sur cette belle route du Parc de Chartreuse. A la suite d’une confusion lors d’un croisement, nous nous fourvoyons quelque peu sur une petite route, certes sympathique mais à l’escarpement suspect, pour nous retrouver sur une route empierrée pourtant indiquée sur la carte routière. Nous rebroussons donc chemin pour reprendre la D520. Il est 16 heures lorsque nous pointons aux Echelles (km 387) dans un café situé sur la route de Lyon, à la sortie de l’agglomération. La tenancière dit avoir travaillé à Clamart et échange avec Michel qui affiche son appartenance au club de Meudon sur son maillot, une commune parisienne limitrophe. Le Pont-de-Beauvoisin (km 402), ancienne frontière entre le Duché de Savoie et la province française du Dauphiné, est rapidement atteint par une route au profil descendant et qui nous ménage par endroits une ombre bienfaitrice. Nous voici le long d’un Guiers maintenant assagi qui va confluer avec le fleuve roi à Saint-Genix-sur-Guiers : nous entrons dans le Bugey. La chaleur qui est de l’ordre de 32°C n’est pas suffocante mais suffit à incommoder les organismes qui y sont sensibles et il semble que Michel donne des signes de fatigue dans ces petits vallonnements qui nous dissimulent le Rhône dont le cours se trouve sur notre gauche. A Brégnier-Cordon (km 419), il est prévu de le franchir pour emprunter une de ces petites routes que Michel affectionne mais nous continuons sur la D122 peu encombrée jusqu’à Lagnieu. Nous ne sommes plus qu’à quelques kilomètres du terme de notre étape prévu à Château-Gaillard (km 466) où une chambre a été réservée à l’Etap Hôtel mais sans qu’il y ait eu confirmation de notre part. Nous nous présentons dans la petite ville d’Ambérieu-en-Bugey, principale ville de l’unité urbaine qui englobe précisément Château-Gaillard, avec l’idée d’y trouver le toit et le couvert. Il est près de 20h30 et la fête foraine bat son plein sur la place de la gare, ce qui condamne un hébergement possible à l’Hôtel de la Gare d’ailleurs fermé sans doute pour cette raison. Renseignements recueillis auprès d’un consommateur à une terrasse de café, le seul hôtel qu’il connaisse est l’Ambotel au coeur de la zone d’activité commerciale au nord de la ville. Il n’y reste plus qu’une chambre avec un grand lit selon le gérant aussi raide qu’un huissier de justice dans l’exercice de ses fonctions. En ces temps de moeurs qui tombent en délitescence, ce n’est pas un obstacle mais nous hésitons d’autant plus qu’il n’y a pas possibilité de ranger les vélos dans un local fermé et la seule proposition qui nous soit faite est de les laisser dans le vestibule ouvert à tous les vents avec le risque de ne pas les retrouver le lendemain matin. Nous quittons donc cet établissement assez récent et bien tenu où l’accueil ne nous a pas semblé des meilleurs en estimant que la gestion et le commercial sont deux métiers différents et que certains ignorent qu’une des règles élémentaires de politesse est de s’adresser aux clients en évitant de leur tourner le dos. En sortant, nous échangeons quelques mots avec un membre du Vélo Club d’Annecy qui séjourne ici pour le week-end. Y aura-t-il encore une chambre à l’Etap Hôtel qui se trouve à un jet de pierre ? En nous y rendant, nous passons par un rond-point qui ne manque pas de m’étonner : la maquette d’un avion de chasse dans une position d’ascension presque verticale se trouve en son centre. C’est qu’il existe ici une activité de maintenance des instruments aéronautiques et l’on apprend également qu’Antoine de Saint-Exupéry a eu son baptême de l’air à Ambérieu dès l’âge de douze ans. Il n’y a hélas plus de chambre disponible car, nous explique l’hôtesse, se déroulent ici une manche du Championnat de France de pêche à la mouche et un triathlon. L’Ambotel que nous avons recontacté étant à présent complet, il reste la solution des chambres d’hôtes qui sont également prises d’assaut. Devant ces échecs successifs, nous retournons dans le centre d’Ambérieu pour y manger et faire tamponner nos carnets de route. Nous sommes déjà prêts à nous contenter d’un abri de fortune que les N.T.I.C. (nouvelles technologies de l’information et de la communication) volent à notre secours : il y a encore des chambres disponibles à
l’hôtel le Logis de Brou mais il s’agit de rouler encore 35 kilomètres car c’est à Bourg-en-Bresse (km 497). Sans même prendre le temps de terminer notre repas, nous repartons dare-dare revêtus de nos gilets fluorescents car la patronne, faisant exception et voyant aussi l’intérêt d’améliorer le chiffre d’affaire du mois, nous attendra jusqu’à 23h30 alors qu’elle boucle habituellement son établissement à 23 h. Il fait nuit noire et nous ne ménageons pas notre peine pour arriver dans les délais. A Priay, une escouade de gendarmes qui s’est mise en place au carrefour en cette soirée de samedi à fort potentiel festif, nous laisse passer sans nous inquiéter. Nous forçons l’allure pour nous rapprocher de Bourg par une petite route tranquille, parallèle à la D1075. Il est 23h32 quand nous poussons la porte de l’hôtel.

27 mai : Bourg-en-Bresse - Bar-sur-Aube : 275 km dénivelé 1112 m
Il est un peu plus de 7 heures lorsque nous reprenons nos vélos qui ont passé la nuit dans un garage au même titre que les automobiles des autres clients. En effet, le petit-déjeuner n’était servi qu’à partir de 6h30 mais du fait que nous nous sommes avancés plus avant d’une trentaine de kilomètres, notre débours excède à peine une demi-heure. C’est un hôtel deux étoiles (une fois n’est pas coutume mais avait-on bien le choix ?) tout-à-fait à la hauteur de la réputation de la préfecture de l’Ain qui nous a accueillis pour la nuit. Ici, la restauration et l’hôtellerie sont élevées au rang du grand art. Il y a nombre d’excellents restaurants et ils affichent souvent complet en fin de semaine, a précisé le patron qui nous a vanté en particulier le Français où, paraît-il, les grenouilles y sont plus appréciées qu’à la brasserie bistrot de Georges Blanc. Nous prenons acte, faute de pouvoir en juger, et je me garde bien, pour éviter un débat culinaire, de lui dire que j’y avais mangé il y a deux ans en compagnie de trois diagonalistes à notre plus grande satisfaction. On pourrait dire de Bourg-en-Bresse (prononcer Bourque) que c’est une ville à la campagne selon la formule d’Alphonse Allais. Nous la traversons rapidement de part en part en passant par le champ de foire où se tient, deux fois par semaine un marché de producteurs où les volailles tiennent bien sûr la vedette. Nous faisons route vers Louhans (km 547), par une route que les randonneurs de Lyon et sa région connaissent bien puisque c’est celle du BRM 400 au départ de Lyon Bron. La Bresse n’est pas d’une platitude absolue comme la Beauce ou les Landes et les plissements de terrain, s’ils ne sont pas à l’échelle géologique, réclament tout de même quelques relances. Au coeur de la Bresse bourguignonne, un arrêt s’impose à Louhans pour demander un tampon et nous errons en centre-ville à la recherche de quelque nourriture. Dans la rue principale bordée d’arcades remontant au 14ème siècle, nous y trouvons des pavés antédiluviens dignes de Paris-Roubaix. Tandis que nous consommons à la terrasse d’un bar dont les chaises sont encore enchaînées pour dissuader toute tentative de vol nocturne, je téléphone à mon frère qui se trouve à Mervans vingt kilomètres plus loin pour le prévenir de notre passage imminent. A l’amorce d’un virage qui nous amène au fond d’une cuvette, nous apercevons au loin un petit groupe au sommet de la côte suivante : des cousins accompagnent mon frère et sont venus en spectateurs. Ils ont pensé que l’on pouvait avoir soif et ont apporté une bouteille d’eau ainsi qu’une burette d’huile qui va nous permettre de lubrifier la transmission mise à mal par la pluie du premier jour. Quelques photos et nous poursuivons notre route pour franchir le Doubs à Navilly dont le pont marquait le passage de la zone libre à la zone occupée pendant la seconde guerre mondiale. A Seurre (km 591), nous commençons à opérer un mouvement tournant par l’Est afin d’éviter l’agglomération dijonnaise qui, malgré tout l’intérêt que peut présenter la capitale des Ducs de Bourgogne, serait un frein à notre progression. Nous atteignons Genlis (km 624) et en première urgence, nous nous dirigeons vers un établissement à l’enseigne de l’Hôtel de France pour nous rafraîchir et éventuellement y déjeuner mais les consommateurs, apparemment des familiers qui se cramponnent au zinc, font la fermeture. L’un d’entre eux agite son index dans un mouvement d’essuie-glace en nous signifiant que l’abaissement du rideau est imminent. Un autre se fait notre avocat en avançant notre qualité de cyclistes et la patronne compatissante nous sert une boisson pour nous éviter la déshydratation. Sur les indications que l’on nous a données, nous trouvons pitance dans une boulangerie. Il est 13 heures au clocher lorsque tombe le cachet de la boulangère dont les quiches au Maroilles emportent nos suffrages. C’est sur les bords de l’Ouche, la
rivière qui alimente le lac artificiel de Dijon, dit le lac Kir, que nous prenons notre petite collation, dans un décor très champêtre, bercés par le coassement des grenouilles. Nous nous perdons en bavardages et me revient en tête la pancarte indiquant la salle de sports de Genlis dédiée à la mémoire de José Meiffret, connu pour avoir franchi le premier le cap des 200 km/h sur un vélo derrière voiture. Cela m’intrigue car ce n’est pas un régional et je me promets d’enquêter à ce sujet (fin juin, à ma question, le Maire de Genlis, Conseiller Général, me répondra laconiquement que José Meiffret est un exemple de ce que doit être un amateur). Depuis Seurre, nous évoluons sur des routes qui semblent presque fermées à toute circulation, une aubaine pour nous. Même si nous sommes un dimanche, nous voici sur un réseau de petites départementales agréables à souhait qui se faufilent dans un environnement agreste pour traverser la Côte-d’Or dont nous ne verrons pas les vignobles qui justifient son nom puis transiter par la Haute-Marne avant d’aboutir dans l’Aube. Sur notre gauche, nous distinguons le Mont Afrique qui domine la ville de Dijon, un point de repère lorsqu’on se trouve isolé au milieu des champs qui s’étendent à perte de vue dans les pays de Saône. Au loin, en direction du Nord, la ligne de partage des eaux barre l’horizon à la latitude de Langres que nous laisserons sur notre droite. Quelques accidents de terrain annonciateurs du changement de bassin versant se succèdent. Nous passons Selongey (km 666), siège historique de l’entreprise SEB. Un dernier effort nous porte vers le point à partir duquel nous irons désormais dans le même sens que les rivières. A Chalancey, nous mangerions volontiers un morceau de fromage puisque c’est ici que se fabriquent les fromages Germain qui s’alignent dans les rayons de nos magasins. Des dizaines d’éoliennes se dressent sur ce plateau de Langres encore appelé montagne châtillonnaise où rien n’arrête un vent qu’il ne fait pas bon recevoir en hiver tant il est froid. A quelques kilomètre d’intervalle seulement, nous surprenons deux renards qui sont, le premier en arrêt au milieu de la route et qui s’enfuit à notre vue, le deuxième qui trottine sur le côté gauche dans le même sens que nous et disparaît dans les fourrés après nous avoir entendus. Nous descendons du plateau pour nous cacher dans la forêt d’Orient où se niche l’abbaye cistercienne d’Auberive (km 696) reconvertie aujourd’hui en centre culturel. Le pointage est assuré par Michel à l’entrée de l’abbaye vers 17h30. « Auprès d’une jolie caissière » me dit-il et ainsi qu’il l’écrit en commentaire sur son carnet de route. Signe des temps : naguère, il y avait des soeurs tourières à l’entrée des couvents, de nos jours ce sont de jolies caissières ! Avec Louhans ce matin, c’est la deuxième fois que Michel me décrit une jolie préposée au tampon que je me contente d’imaginer sous les traits d’une ravissante petite rousse aux yeux verts ou d’une belle blonde. Avant de quitter ce havre de paix blotti au creux du vallon où courent les premiers méandres de l’Aube, nous consommons rapidement une boisson à la vaste terrasse du café qui jouxte l’entrée de cet ancien monastère. Soixante-dix kilomètres restent à couvrir jusqu’à Bar-sur-Aube (km 766) que nous effectuerons, quelques infidélités mises à part, en nous laissant guider par la rivière jusqu’au terme de notre étape où nos lits nous attendent à l’hôtel La Pomme d’Or. Celui-ci est situé à l’entrée de la ville, à près d’un kilomètre du centre et il est actuellement en travaux pour cause de mise aux normes vis-à-vis de la sécurité et notamment l’issue de secours qui, toute provisoire qu’elle soit, n’en est pas moins opérationnelle. Nous devrons l’emprunter demain matin pour retrouver nos montures qui, elles, coucheront dans la grange et le patron m’invite à le suivre dans un dédale de couloirs et d’escaliers avant d’aboutir à un appentis surplombant la grange, précédé par un passage dans une cour intérieure . Je m’efforce de mémoriser le parcours et je rejoins Michel dans la chambre qui nous a été réservée. Arrivés à 20h43, le temps est compté pour pouvoir manger un morceau après avoir pris une douche réparatrice. En nous dirigeant vers le centre à pied à la recherche d’un restaurant, nous ignorons qu’un incident latent est déjà prêt, tapi au fond d’un réfrigérateur, prêt à fondre sur les prochains clients. Nous dépassons successivement la Toque Baralbine, un trois étoiles qui n’est pas de circonstance , le Montagnard qui propose une cuisine jurassienne mais n’accepte plus de clients et nous nous arrêtons un peu plus loin, dans un restaurant qui dispose d’une terrasse à laquelle nous prenons place. J’en tairai le nom pour ne pas entacher davantage une réputation qui n’est peut-être pas des meilleures. Nous choisissons chacun un steak frites avec un pichet de vin, précédé d’une boisson en guise d’apéritif. Michel, s’étant aperçu qu’il avait oublié son carnet de route pour le faire viser, retourne à l’hôtel et je l’attends en dégustant ma bière. Le bock n’a pas suffi à étancher ma soif et je me saisis de la bouteille d’eau fraîche que nous a également apportée le
serveur. Je m’apprête à avaler la première gorgée lorsqu’un affreux goût d’eau de Javel m’envahit le palais. C’est tout de même un peu contrarié que je me rends au fond du restaurant pour faire part de mon mécontentement auprès de la patronne et c’est évidemment le serveur qui est tenu pour responsable de l’incident alors qu’il n’est peut-être pas coupable. Il vient s’excuser en m’expliquant confusément que le repas de communion qui s’est déroulé à midi est sans doute à l’origine d’une certaine précipitation. Tout de même, est-ce bien normal ? Heureusement, la dilution était suffisamment importante pour être sans conséquences hormis le désagrément gustatif. Au pire, pouvais-je craindre que mes chaussures ne déteignissent au cours d’une miction…Un voisin de table équipé d’un smartphone, dont l’épouse s’est d’ailleurs rendue à la caisse pour payer mais aussi pour se plaindre de la prestation qui n’était pas à la hauteur de ses attentes, m’indique qu’il faut boire de l’eau abondamment. L’apéritif nous sera offert en guise de dédommagement, c’est bien le moins qu’on puisse faire.

28 mai : Bar-sur-Aube – Bapaume : 290 km dénivelé 1950 m
Nous avalons le petit-déjeuner qui nous a été monté dans la chambre la veille au soir. Malgré les conteneurs isothermes, le café a tiédi et les croissants, qui sont bien sûr de la veille, ont été filmés pour éviter qu’ils ne rassissent. Nous faisons contre mauvaise fortune bon coeur car l’hôtelier s’est mis en quatre avec bonne humeur. La nuit n’a heureusement pas effacé la mémoire que j’avais gardée du chemin pour retrouver nos montures. Nous quittons silencieusement la ville pour nous enfoncer dans une obscurité très provisoire car il est cinq heures et le jour ne va pas tarder à pointer. Aujourd’hui, c’est la vaste Champagne que nous allons traverser. Nos lointaines leçons de géographie nous ont laissé quelques bribes de souvenirs dont l’essentiel se résume à dire que la région se divise grossièrement en Champagne humide et Champagne crayeuse dite aussi « pouilleuse » selon une expression aujourd’hui inappropriée. C’est au travers de celle-ci que nous allons gagner les bords de Marne en effectuant une intrusion sur le bord oriental de la Brie Champenoise. L’aurore a maintenant laissé place au petit jour, laissant apparaître, parmi les bois et les champs de maïs, quelques parcelles de vignes des Côtes des Bar dans les escarpements les plus sévères. Ici, l’appellation Champagne est le fruit d’une longue lutte menée par Gaston Cheq lors de la révolte des vignerons de l’Aube en 1911. A Dienville, nous laissons sur notre gauche le lac réservoir d’Amance alimenté par l’Aube et destiné à réguler le cours de la Seine pour entrer dans un immense espace agricole cerné de toutes parts par un horizon seulement interrompu par de gigantesques silos. Nous y sommes : c’est la Champagne crayeuse. L’enrichissement de son sous-sol peu propice au rendement par le marnage et l’apparition des engrais ne justifie plus vraiment le désobligeant qualificatif de « pouilleuse ». Les céréales et la betterave semblent maintenant bien s’accomoder de cette terre autrefois peu généreuse. En ce lundi de Pentecôte, nous profitons de cette belle journée et de la tranquillité des routes que nous faisons défiler sous nos roues mais l’ennui nous guette. C’est alors qu’un cycliste vient rompre notre solitude en nous rattrapant du côté de Villiers-Herbisse (km 842). Il s’agit d’un militaire en manoeuvre au camp de Mourmelon et stationné en Allemagne. Nous faisons route ensemble sur plusieurs kilomètres et c’est l’occasion pour Michel, déclinant son origine berrichonne, de se découvrir un compatriote au plan régional et d’évoquer avec lui les routes de leur pays natal. Fère-Champenoise (km 859) n’est plus qu’à quelques kilomètres lorsque nous nous séparons de ce sympathique compagnon qui nous a bien distraits d’une monotonie qui commençait à nous peser. La formalité d’usage s’effectue dans une boulangerie-pâtisserie à 9h40 et nous nous attablons à la terrasse du café du Commerce sur la grand’place. En repartant, un panneau, indiquant Montmirail à une distance de 2 km seulement, nous laisse perplexes car 22 kilomètres séparent en réalité les deux chefs-lieux de canton. Montmirail n’est pas sur notre itinéraire car trop à l’Ouest et nous le délaissons au profit de Champaubert, où se sont affrontés Russes et Français lors d’une bataille qui s’est déroulée en 1814 et a vu la victoire du Général Marmont à la tête de ses troupes lors de la campagne de France. Une colonne y a été édifiée pour commémorer un succès militaire qui n’empêcha pourtant pas l’abdication de Napoléon cette même année.
La route, ponctuée de quelques bosses où se serrent les rangs de vigne impeccablement alignés, nous rapproche peu à peu de la vallée de la Marne au creux de laquelle nous plongeons pour trouver la petite cité de Dormans (km 912). Nous nous approvisionnons en fruits secs chez un épicier qui présente sur son étal de succulents abricots secs et d’excellentes figues. Après nous être élevés de quelque 200 mètres au-dessus du cours d’eau, il ne reste qu’une quinzaine de kilomètres avant d’atteindre Fère-en-Tardenois (km 932), où nous peinons pour trouver un commerce ouvert pour obtenir le précieux sésame attestant de notre passage. En circulant dans les rues, nous découvrons qu’ici est née Camille Claudel. Nous trouvons notre bonheur dans la seule boulangerie qui soit ouverte pour y acheter une quiche au jambon et une boisson dont nous nous régalons à l’ombre des anciennes halles au blé construites en 1540 et classées monument historique en 1921. Seuls quelques jeunes rassemblés à l’autre extrémité de l’imposante construction animent un peu ce centre-ville complètement désert en ce début d’après-midi ensoleillé. Notre présence attire vraisemblablement leur attention car notre tenue en cuissard moulant suscite des commentaires enjoués au sujet de notre sex appeal par la voix d’une jeune fille délurée qui serait probablement déçue en découvrant mon visage fatigué de sexagénaire. La cité du Vase (km 958), seconde ville du département de l’Aisne par sa population, n’est alors éloignée que d’un peu moins de trente kilomètres et c’est par une nouvelle partie de campagne agricole ininterrompue que nous retrouvons un environnement urbain dont nous avions presque perdu le souvenir et que nous avions pourtant beaucoup subi depuis notre départ. Il faut à nouveau solliciter le petit développement pour nous dégager du bas de l’Aisne et retrouver le fil de notre pérégrination. Au sommet de la côte, j’aperçois le cadavre d’un sanglier qui gît dans le fossé, probablement toute récente victime d’un choc fatal avec un véhicule. Un vent contraire assez sensible s’oppose maintenant à nous et les relais sont nécessaires pour maintenir une vitesse de croisière honorable. A Cugny (km 1004), nous partons à la recherche du cimetière pour remplir nos bidons. La densité des agglomérations plus ou moins importantes a sensiblement augmenté et les maisons, dont on peut remarquer que la traditionnelle brique est désormais le matériau dominant, nous soulagent temporairement. Le profil de la route n’est pas non plus particulièrement tendre et il faut s’employer pour en venir à bout plus particulièrement à partir de Péronne (km 1037). Michel prend soin de prévenir l’hôtel de notre arrivée tardive. Il est convenu que la clé se trouvera au pied d’un rosier, près d’un pot de fleurs fuchsia à l’entrée de l’établissement car il n’y aura plus de personnel à l’accueil lors de notre arrivée. Par surcroît, compte tenu du vent qui nous a contrariés, nous ne voyons Bapaume (km 1056) qu’aux alentours de 21h soit avec un retard de près d’une demi-heure. Le différentiel est raisonnable mais il faut se dépêcher d’aller se restaurer avant de songer à une douche bienfaisante sous peine de trouver porte close. La clé se trouve bien à l’endroit indiqué comme convenu. Le hall de l’Hôtel de la Paix est vaste et peut y accueillir nos vélos pour la nuit. Quelques minutes après, le patron arrive pour nous remettre la clé de la chambre que nous investissons sans plus tarder pour y déposer nos bagages et retournons ensuite vers le restaurant devant lequel nous sommes passés en arrivant. Une bande de sympathiques jeunes est au bar pour tirer un trait sur ce long week-end et quelques-uns d’entre eux, habités par le démon de la cigarette, viennent nous voir à l’extérieur où nous avons pris place. Un faux-filet pour Michel et une ficelle picarde pour moi font l’essentiel de notre dîner.

29 mai : Bapaume – Dunkerque : 119 km
Il fait déjà jour lorsque nous repartons pour cette ultime étape qui ne comporte que 120 km. Notre marge est suffisamment importante pour que l’on se permette un départ un peu plus tardif puisque le pointage au commissariat de police est requis avant 13 heures. Nous sommes à peine partis que nous croisons dans Bapaume, la dame qui vient prendre son service à l’accueil de l’hôtel. Elle abaisse sa vitre pour nous demander si nous avons bien remis la clé au pied du rosier et Michel répond par l’affirmative. Il arrive parfois que l’intendance s’accommode d’arrangements pratiques qui s’adaptent aux horaires atypiques du diagonaliste. C’est maintenant le plat pays, à l’image de ce qu’on retient d’essentiel de la région Nord Pas-de-Calais par une caricature dont le cycliste n’est pas dupe. Toujours est-il que la route
d’Arras se perd aux limites d’un horizon sur lequel se lève un soleil rougeoyant, annonciateur d’une nouvelle belle journée. Ici encore, comme dans la Haute-Somme et les immenses étendues de Champagne, de gigantesques éoliennes se dressent vers le ciel pour capter un vent particulièrement généreux que rien ne peut arrêter. Heureusement pour nous, il est encore couché. A Arras (km 1079), nous hésitons légèrement avant de trouver la direction de Sainte-Catherine, la banlieue Nord. Des noms évocateurs de la tuerie de 14-18 apparaissent sur les panneaux indicateurs de part et d’autre de la route. Les terrils, véritables éminences grises au sens étymologique, s’élèvent pour témoigner du passé minier de la région. Nous faisons halte pour prendre un rapide petit-déjeuner en attendant Cassel. A la sortie de Béthune (km 1108), une voiture s’engage sur un petit pont dont la largeur n’autorise le passage que d’un seul véhicule et contraint Michel à freiner brusquement. Légèrement surpris, je freine également et déclipse aussitôt pour éviter de me vautrer sur le côté gauche. En nous croisant, l’automobiliste nous prie de l’excuser : il arrive que le civisme s’en sorte la tête haute. Il ne reste plus qu’à se hisser au Mont Cassel (km 1146) avant de conclure. Le glossaire de l’expertise géologique le qualifie de butte-témoin. Si son sommet ne culmine qu’à moins de 200 mètres, son accès n’est pas pour autant d’une facilité déconcertante en raison des pavés, véritable emblème régional, dont est toujours revêtue la grand’place. Nous nous attablons à la terrasse de la brasserie attenante à l’Hôtel de Ville pour commander nos consommations : Michel, un rafraîchissement pourvu que ce ne soit pas de la bière, une boisson qu’il n’apprécie pas et moi, une bière locale à la pression dont il serait dommage de ne pas honorer le bouquet. Je me dirige vers une marchande ambulante qui confectionne des sandwiches et en commande deux. A ma grande surprise, je me retrouve, pour une somme assez modique avec deux baguettes complètes au milieu desquelles elle a glissé moult tranches d’une sorte de gouda avec du beurre. C’est clair, nous allons pouvoir aller jusqu’à Dunkerque sans recharger la chaudière ! Nous tressautons furieusement sur quelques centaines de mètres pour retrouver un revêtement bitumé dont il est de nos jours difficile de mépriser le confort. A moins de trente kilomètres du but, une pancarte indique Dunkerque à une distance de 37 km. De quoi saper le moral d’un diagonaliste un peu juste dans les délais mais ce n’est pas notre cas. Nous restons dubitatifs mais plus rien ne me surprend depuis que j’ai vu un panneau de fin de piste cyclable alors que c’en était le début. A la gare de Bergues (km 1166), magnifique par ailleurs, dont nous ignorons la place fortifiée rendue célèbre par le film de Dany Boon, Michel glisse la carte dans la boîte aux lettres et il ne nous reste plus qu’à suivre le canal qui relie Bergues à Dunkerque. Pour rejoindre le commissariat, je me laisse guider par Michel qui a déjà commis la diagonale en sens inverse. Il est 11h50 lorsque le cachet humide tombe sur nos carnets de route. Nous nous serrons la main pour ce nouveau succès qui viendra rajouter une ligne à nos petits palmarès de cyclotouristes. Dehors, une dame vient à passer en nous souhaitant une bonne route : nous ne devons pas avoir l’air si fatigué…

The road to hell is paved with good intentions
(L’enfer est pavé de bonnes intentions)
William Shakespeare